Yves Budin : Miles | Préface - Marc Moulin
Pourquoi Miles Davis?
Je n'ai aucune idée de ce que valait Picasso à la trompette, ni même seulement s'il a jamais essayé d'en jouer. En revanche, on sait, au moins un peu, ce que Miles Davis, (qu'on a appelé le "Picasso de la musique") valait comme peintre et dessinateur. Certains disent que ça ne vaut pas le déplacement, moi je pense qu'il a fait au moins quelques tableaux qu'on peut prendre assez au sérieux(*). Je prends par exemple très au sérieux l'œuvre qu'il m'a donnée. Après m'avoir accordé une interview d'une heure pour la télévision tout en dessinant deux personnages énigmatiques et caparaçonnés, et à la fin, en me la dédicaçant. D'accord, quand on voit ça, on se dit qu'il a bien fait de passer beaucoup plus de temps à faire de la musique qu'à dessiner, mais on ne peut s'empêcher de se poser la question : qu'est-ce qui lui a pris en se jetant de façon compulsive, plutôt vers la fin de sa vie, dans la peinture? | Miles faisait tout de façon "addictive". Il est sans doute facile de faire le parallèle avec ses manies et ses dépendances : la drogue, l'alcool, les Ferrari et les Lamborghini, les fringues, les femmes, et puis… la musique. Quand il en avait marre de souffler, il traînait des journées entières au piano. Le dessin, il en aura fait de plus en plus dès qu'il avait un moment, tout le temps. C'était devenu comme mâcher du chewing gum. Il n'arrêtait pas. Alors on se perdra en conjectures : voulait-il exprimer ce que la musique est impuissante à énoncer? Le silence, par exemple? Luttait-il contre la douleur physique et le stress? Explorait-il les zones vierges de ce continent le plus mystérieux, passionnant et énigmatique de sa vie : lui-même? Vivait-il une insatisfaction, peut-être inavouée, un sentiment de trop peu ou de rien à propos de ce qu'il n'avait jamais pu ou su faire, ou de ce qu'il savait qu'il ne ferait jamais? Les artistes aux disciplines multiples cherchent souvent dans l'une la résolution d'un problème - voire d'un échec - qu'ils ont dans l'autre. Ce qui nous conduit à Yves Budin? Pas encore tout à fait. Il faudra que je lui demande à l'occasion ce qu'il fait avec une trompette, à part la peindre. Je veux dire : la représenter, pas colorier l'objet! En joue-t-il? Je ne vais pas vous infliger une réflexion inextricable (voire désespérée) sur les rapports entre les disciplines artistiques. C'était très en vogue il y a cinquante ans. Comparer la peinture avec la musique, le roman avec le cinéma, la sculpture avec la photo, ou tout cela ensemble, ça me paraît être un débat du bon vieux temps des débats. A-t-on encore envie de décider aujourd'hui si Thelonious Monk était le Fernand Léger du jazz, Eric-Emmanuel Schmitt le Vivaldi du théâtre, ou Jamie Oliver le Robbie Williams de la cuisine? Chez un artiste doué, donc chez Yves Budin, tout commence par le trait. Encore un parallèle, pour en finir avec les parallèles : chez Miles Davis, tout commençait par une seule note. Il a dit, de façon provocante : "Pourquoi faire tant de notes, alors qu'il suffit de jouer les plus belles?" Il justifiait une économie de moyens qui, de limite technique, s'est transformée en manière. Nécessité devient art, et ici, point fort. Ceci nous renseigne, par ailleurs, sur les contradictions nombreuses, la mauvaise foi et les paradoxes qui sont l'essence du personnage. Davis n'a cessé d'admirer Coltrane, et à juste titre, plus que tout autre musicien. Il est probable qu'il en a porté le deuil profond et douloureux depuis le départ du saxophoniste de son groupe ("Il faudrait 8 saxophonistes pour le remplacer"), et dès sa mort prématurée en juillet 1967. Pourtant, s'il y a quelqu'un qui a fait beaucoup de notes, trop au goût de ses détracteurs (rapidement devenus de moins en moins nombreux et de plus en plus discrets), c'est bien John Coltrane. Budin fait bien de rappeler avec insistance l'accueil hostile que Coltrane a reçu dans ses premiers concerts à Paris. Miles, si on avait osé lui poser la question de la volubilité, aurait répondu sans doute que Coltrane, c'était différent, et que chacune des millions de notes qu'il faisait chaque jour était indispensable. Et il vous aurait engueulé, si ça se trouve. Chez un grand artiste, il y a déjà de quoi s'émerveiller dès le premier trait. Quand Alechinsky dessine un carré - qui géométriquement n'en est pas vraiment un dans son cas - il y a déjà quatre fois "Waow!". Il nous communique l'envie qu'un carré soit toujours comme il le dessine, et non selon ce que la règle prescrit. Et attendez de voir ce qu'il va ajouter à l'intérieur du carré. Moi, ce que je commence par aimer chez Budin, c'est la texture de son trait. Dès que ça part, ça ne convient déjà plus pour une illustration du petit Larousse illustré : ça vit, ça bouge, ça crie, ça chatouille, ça change d'épaisseur aux endroits inattendus, on se demande (comme avec le dessin de la page 50) si ça va être abstrait ou concret, et puis la tension se résout. Et on accepte, on adhère, on approuve et enfin, on adore. Notre époque, boulimique d'images, finit par les décrier - séquelle de la télé? - dans un rapport d'amour-haine très caractéristique de certains comportements religieux. On finirait par en oublier ce que l'image, si vite et avec si peu de moyens parfois, nous apprend. Comment elle nous fait apercevoir en un instant ce dont de longs discours ne permettent même pas de donner une approximation. Napoléon a dit au moins une chose impérissable à ce sujet. Et voilà ce que j'aime chez Budin. Son livre (et son talent) ne nous renseigne à première vue que modérément sur l'art, l'histoire et le pourquoi de Miles Davis. Le minimum est qu'on sache au moins ça sur le Picasso de la musique. Mais sur l'art et la vie du très pictogénique Miles, les dessins de Budin nous offrent peut-être autant d'intuitions et d'informations - même si elles sont d'une nature différente - que les plus incontournables ouvrages de longues écritures qui lui ont été consacrés (notamment les bibles que sont les livres de Ian Carr, de Jack Chambers et de Miles lui-même - son autobiographie -). Miles Davis n'était pas un ange. Il était matérialiste, égoïste, arrogant (très!) et il voulait une réussite à l'Américaine. Comme quand il a "rockifié" sa musique pour accéder aux foules des jeunes gavés de sonorités psychédéliques dans les 70s. Ou comme quand il livra sa version très "muzak" de Time after Time de Cyndi Lauper. Son rêve inassouvi fut toujours inspiré par son modèle absolu : Louis Armstrong. Peu d'artistes de jazz ont réussi depuis un siècle ce qu'Armstrong a accompli d'emblée : rendre compatibles la reconnaissance par le grand public et la plus grande valeur artistique. C'est très souvent le lot des artistes d'avoir à choisir (ou de ne pouvoir choisir) entre qualité et diffusion. Miles a réussi ce pari sur la durée : Kind of Blue, qui date de 1959, n'est devenu disque d'or des ventes qu'à la fin du siècle, pour devenir alors quadruple disque d'or en quelques années. Louis a été l'idole de tout le monde immédiatement, ou presque. En y repensant, Louis Armstrong était peut-être bien lui, le Picasso du jazz. Mais Miles Davis n'a pas fait de l'exemple d'Armstrong un canevas. Refusant de sourire béatement en roulant des yeux à la façon de l'Oncle Tom - ce qu'il reprochait à Satchmo -, Davis tournait le dos au public et était malpoli. Miles était même parfois un salaud, comme l'a démontré Eric Nisenson dans l'édition remaniée (1996) de 'Round About Midnight', surtout avec les femmes. Un démon, même. Il était peu désintéressé. Il ne roulait que pour lui. La beauté de son son et de sa musique, c'était un ego trip, et pas un noble message universel pour répandre généreusement le bien, le beau et le vrai autour de lui. On peut ne pas l'aimer, ne pas lui pardonner, mais on ne peut que l'admirer. Il ne nous demandait d'ailleurs aucune de ces trois choses. Miles a souvent créé de la beauté malgré lui, et malgré tout. Sa haine du monde, traduite notamment dans une forme de racisme très particulière, était bien trop forte pour qu'il s'en tienne à "faire joli". Mais il n'a jamais pu s'empêcher, même quand il ne le voulait pas, de produire un océan de beauté. Yves Budin exprime à merveille cette tension jamais résolue, celle d'un artiste malgré lui et malgré tout. À la manière dont Radiguet disait "L'originalité consiste à essayer de faire comme tout le monde sans y parvenir". *http://servercc.oakton.edu/~larry/miles/main/sketches.html |