![]() | ![]()
|
Miles. Le prénom seul suffit. Comme si, sous sa réputation d'ogre intraitable et glacé, sous son look infernal et ses Ferrari rouges, sous ses allures de misanthrope gonflé de speedball et de hargne, Miles Dewey Davis III nous autorisait à pénétrer au coeur de sa brûlante intimité. C'est énorme. Même s'il ne s'agissait que de sa seule intimité musicale (Dr Davis et Mr Miles ou l'inverse), ce serait déjà énorme. Et ce serait tout aussi énorme s'il ne s'agissait que de notre propre intimité, telle que nous la révèle métaphoriquement la musique de Miles - cette lumineuse fragilité de la harmon1, qui ressemble à s'y méprendre à nos douleurs, à nos colères, à nos élans. Miles émoi. L'intimité, d'ailleurs, n'est pas qu'affaire d'intime : métonymique, elle dit le monde (et davantage si affinité). Et le monde, Miles, il connaît : au contraire du voyage monomaniaque du moine Monk, son voyage à lui est d'ouverture permanente à l'air du temps. Miles. Total troubadour, éponge allumée au feu de l'Oiseau2. Miles de l'Hubris, de la rigueur et de la démesure. Année après année, style après style, Miles s'autoflagelle et le temps passe. Miles qui, au Filmore, aurait donné son cul pour rejouer Valentine, ne serait-ce qu'une fois, juste pour cet indicible plaisir que ni l'héro ni la coke ne pouvaient plus lui procurer désormais. Mais Miles crachant pour ne pas pleurer devant ces visages pâles qui n'attendaient que ça. Miles qui, dès lors, ne fut jamais là où on l'attendait, juste par fidélité à cet amant despotique - son futur. Groom magnifique d' ascenseur chaloupé : échafaud glacé cherche sphinx d'ébène. Faire offre. Miles. Et nos vies entremêlées. 1969 : mon baptème du jazz : sur la scène du Sart-Tilman, entre deux déferlements free3, le Miles déjanté du quintet Shorter-Corea-Holland-De Johnette : le genre de soirée d'où l'on sort en ayant la double et troublante impression de n'avoir rien compris et, dans le même temps, d'avoir enfin tout compris. D'avoir donné sens et pain sur la planche aux années à venir. A l'époque, pour m'aider à digérer les étranges masses sonores du bleu, il y a heureusement, dans le poste, un certain Marc Moulin, dont la passion pour le jazz doit beaucoup, elle aussi, à Miles Dewey Davis. 2004 : trente cinq ans de jazz plus tard, je donne à la Maison du Jazz de Liège un cours d'un an consacré à …Miles Davis ; au fond du local, un jeune dessinateur fasciné par le rock, la beat generation et les bières spéciales, s'initie à son tour au bleu, oreilles dilatées. 2006 : entre deux SMS me vantant les mérites de la nouvelle Leffe 9, Yves Budin me demande d'être, avec …Marc Moulin, le co-préfacier d'une BD consacrée à …Miles Davis. Sacrée boucle de bouclée : pour un peu, on en viendrait à se dire que la vie n'a pas de sens qu'interdit ! Miles. Et Yves Budin. Budin plays Miles - comme on disait Miles plays Bird, Miles plays Gil Evans ou, la plupart du temps, Miles plays Miles. On disait aussi, de Louis Armstrong, de Lester Young ou de Chet Baker (de Louis, de Lester, de Chet) qu'ils jouaient comme ils chantaient, et retour. De même, le dessin et le texte d'Yves Budin résonnent au même diapason ; celui, écorché et fin de nuit d'un dealer de spleen et de lumière noire : à l'image de Miles finalement. Cqfd. Je laisse aux spécialistes de la BD le soin de vanter le trait, l'encrage et le reste. Je dis simplement, pour ma part (et pour la part du bleu - un must pour un spécialiste du black and white maculé de rouge) que ce portrait plein de bruit, de fureur rentrée et de silence débordant, apporte, aux antipodes du merchandising ambiant, un supplément d'âme à la paralittérature milesienne et à la paralittérature jazzique en général. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, au-delà des chants de Miles et de son parcours de black : de jazz - cette musique bâtarde et fabuleuse qui, par métaphores superposées, me permet, vous permet, leur permet de continuer à vivre, envers et contre tout dans ce monde de busheries immondes et de finance putride. Dans sa préface, Marc Moulin se demande comment Yves Budin se débrouillerait avec une trompette en bouche. The answer, my friend, is blowing in the wind : ce livre a un son : celui de la trompette de Miles Dewey Davis. Ouvrez-le, servez-vous une Chimay bleue et…écoutez de tous vos yeux ces sketches of Miles ! Jean-Pol Schroeder
(1) La fameuse sourdine utilisée par Miles Davis et qui, utilisée avec la trompette au plus près du micro, donne à sa sonorité ce caractère à la fois intime, douloureux et bouleversant. |